Biomasse et biodiversité forestières
« Préserver mieux pour produire plus »
Une interview de François Lefèvre réalisée par Louisette Gouverne

Après avoir bénéficié d'une formation de forestier, François Lefèvre a exercé depuis 25 ans différents métiers en forêt ou dans des entreprises du secteur bois. Une expérience professionnelle qui lui permet d'être pragmatique face aux autres acteurs.

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Militant naturaliste de longue date, François Lefèvre est depuis 6 ans le pilote (bénévole) du réseau forêt au sein de France nature environnement (FNE). Il explique pourquoi cette fédération d'associations de protection de la nature a signé en 2007, lors du Grenelle de l’environnement, le protocole « produire plus tout en préservant mieux » et analyse les prolongements de cet accord. Il développe également les attentes de FNE vis à vis de la communauté scientifique.

FNE s’est lancée récemment dans une campagne plus radicale qu'à l'accoutumée sur l'agriculture. En songeant par ailleurs aux critiques émises par d'autres organisations écologistes en 2007, FNE signerait-elle encore aujourd'hui le protocole d'accord « produire plus tout en préservant mieux » ?

Oui, on signerait encore. Ce serait plus long à expliquer au sein de notre mouvement, que nous avions pris de court sur ce sujet lors du Grenelle. On nous a reproché de ne pas nous être assez concentrés sur les réserves, la préservation de la biodiversité... mais ces éléments y figurent et il s'agissait alors de répondre à d'autres enjeux posés par le Grenelle. Le protocole reste d'actualité et il est une bonne option. Cependant, l'accord reste mal compris dans notre mouvement car les autres signataires y voient surtout le produire plus.

Quel point était-il le plus important pour FNE dans le texte de 2007 ?

Le plus important pour nous était l'équilibre entre produire et préserver et une approche de cet équilibre au niveau local. En signant ce protocole, nous avons signifié que nous voulions les deux : production et biodiversité, ensemble.

Qu'est-ce qui a changé selon vous depuis 2007 ?

C'est encore difficile à dire... Ce serait subjectif. Cependant, le discours d'Urmatt de Nicolas Sarkozy a introduit un déséquilibre par rapport à ce protocole. Il a mis le produire plus au cœur du sujet.

Estimez-vous que les quatre signataires étaient en phase sur les termes du protocole en 2007 ?

Nous étions en phase avec les communes forestières. Cela s'est traduit par une déclaration à Cerniébaud (Jura) le 6 novembre 2009 visant à intégrer la biodiversité dans la gestion courante des forêts communales et à intensifier sa préservation dans les démarches de territoire. Quant aux autres acteurs, ils font des efforts, mais ils ont du mal à s'approprier le protocole dans sa totalité. Et notamment dans sa dimension territoriale et de concertation. Quand on dit concertation, l'ONF, par exemple, répond consultation.

Si l'on reprend les différents termes du protocole, que signifie produire plus pour FNE ? Combien ?

Produire plus ne comportait pas pour nous d'objectif particulier. Il était identifié sur des espaces morcelés et difficiles d'accès. Les objectifs nationaux qui ont été donnés nous paraissent irréalistes. Ils sont fondés sur des statistiques nationales qui ne prennent pas en compte un certains nombre de freins à la mobilisation. Les objectifs nationaux qui ont été donnés sont un message positif, mais ils sont tellement énormes et irréalistes que tout le monde va y perdre car ils ne pourront être atteints. Je crains que passé l'effet d'annonce, il ne reste plus rien.

Ce produire plus impliquait-il également de changer de sylviculture ?

Oui. C'était changer d'approche sylvicole. Il s'agissait de passer de la maxime du forestier : imiter la nature et hâter son œuvre à celle que nous revendiquons : comprendre, observer la nature et accompagner son œuvre. Cela veut dire aussi : moins d'investissement et plus de savoir-faire. Autrement dit, il convient d'être moins interventionniste, de mieux préserver le fonctionnement biologique des écosystèmes. Pour nous, il s'agit de préserver plus pour produire plus ; de passer d'une approche peuplement à une approche écosystème. La science ne démontre pas assez le rôle déterminant de l'activité biologique dans la productivité des forêts. Nous souhaiterions que les forestiers puissent remettre la biodiversité au centre de la sylviculture et avoir une approche globale d'écosystème afin de bénéficier de toutes les interactions positives qui en découlent. Par exemple, ils évitent le tassement pour ne pas porter atteinte aux propriétés physicochimiques des sols mais ne perçoivent pas le fonctionnement biologique des sols comme un capital important en soi.

FNE s'est engagé dans la voie du « produire plus de bois » lors du Grenelle de lenvironnement. Pourquoi ?

Le Grenelle disait : il faut consommer plus de bois afin de réduire les émissions de CO2 ; tout le monde était d'accord sur ce point. Il fallait donc assumer et signer un tel protocole. Nous avons opté pour un produire plus qui irait de pair avec la biodiversité. Il y a sans doute là une incompréhension entre les signataires. Et c'est sur ce point que nous souhaiterions que la communauté scientifique puisse nous éclairer et ensuite vulgariser ces connaissances. Nous disposons déjà d'éléments, mais qui restent disparates, pas assez vulgarisés. Et si des laboratoires travaillent avec les gestionnaires, c'est uniquement pour répondre à leurs attentes. Il faut un vrai débat entre scientifiques et parties prenantes. Il s'agit de donner un sens au protocole. N'est-ce pas en préservant mieux que l'on produira plus ? N'oublions pas que ce protocole est un projet politique, pas une réalité. Il reste à construire.

L'intitulé du protocole, plus complexe que ce que l'on en retient, met en avant une approche territoriale. Que signifie-t-elle pour FNE ?

On ne souhaite pas séparer production et biodiversité et l'on parle bien de multifonctionnalité. Mais alors tout dépend de l'échelle à laquelle on se situe. Au niveau national, on pourrait dire que la forêt française est multifonctionnelle en estimant qu'un tiers de sa surface est vouée à la production, un tiers à la biodiversité et un tiers à l'accueil du public. Nous pensons au contraire qu'il faut avoir une approche multifonctionnelle à l'échelle des territoires, cohérents dans leur organisation, à l’image des intercommunalités. A l'échelle de chaque massif, on doit avoir une analyse de la situation en termes de ressource forestière et de biodiversité et en rassemblant tous les acteurs dans une concertation afin de définir les enjeux propres à chaque territoire. La politique forestière doit être mise en œuvre à cette échelle. Le protocole est un tout et son deuxième terme « une approche territoriale concertée pour une gestion multifonctionnelle des forêts » est selon moi le véritable projet politique. Il apporte une vision.

Que s'est-il passé autour de cet accord depuis 2007 ?

Nous avons travaillé sur le protocole pour affiner les objectifs et aboutir à un texte comportant des objectifs de production nationale et de biodiversité. FNE a soumis ce texte au mouvement. Nos adhérents ont jugé cette déclinaison de l'accord trop productiviste et pas assez opérationnelle tout en reconnaissant le protocole de 2007.

L'approche territoriale n'est-elle pas le point important de divergence entre les partenaires de l'accord ?

Je le pense en effet. Il y a convergence sur ce point entre FNE et les communes forestières. Mais l'approche territoriale est mal appréhendée. Par exemple, les plans de développement de massif mis au point par la forêt privée résultent davantage d’une approche technique que d’une approche territoriale. Ils ne prennent pas en compte tous les enjeux du territoire.

La concertation entre société civile et forestiers s'est-elle améliorée depuis le Grenelle ?

Au niveau national, on commence à travailler ensemble, y compris au sein du Programme de reconnaissance des certifications forestières (PEFC). Au niveau local, les choses n'ont pas beaucoup changé. Un malentendu subsiste. Je reviens sur la relation avec l'ONF qui continue à nous consulter sur des documents déjà élaborés en interne, sur lesquels nous ne pouvons corriger que des virgules. Ce n'est pas cela que nous appelons de la concertation et je reconnais que cela puisse faire peur. Nous avons du mal à construire ensemble.

Y aurait-il néanmoins des lieux de débat ?

Oui, au sein de PEFC. Des débats y ont eu lieu lors de la dernière révision du schéma national de certification. Mais ils ne sont pas satisfaisants dans la mesure où ils reposent sur des rapports de force, des positions d'ordre strictement politique. FNE regrette beaucoup qu'il n'y ait pas eu de débat scientifique comme nous l'avions demandé. Nous avons donc avancé un peu sur des bases politiques et non pas scientifiques. Je pense néanmoins que tout le monde a compris l'intérêt d'une approche scientifique et qu'elle sera au rendez vous pour la prochaine révision du système. Nous insistons car la place du scientifique est essentielle pour faire évoluer le débat et l'éclairer. D'autant plus aujourd'hui où l'on a besoin d'être économe. Valorisons donc notre capital naturel, faisons de vrais bilans sans vouloir obligatoirement tout rentabiliser économiquement cependant. Nous avons besoin en effet de mieux comprendre et de pouvoir expliquer le fonctionnement biologique des forêts. Il manque sans doute un déclic pour mieux valoriser les connaissances acquises. Je serais satisfait que la communauté scientifique s'accapare le protocole dans toutes ses dimensions et apporte des éléments pour montrer qu'en préservant plus on peut produire plus...



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